Métacognition en maternelle : recherche et dialogue pédagogique

Métacognition en maternelle : recherche et dialogue pédagogique
enfants maternelles

La métacognition au service de l’égalité : quand la recherche rejoint le terrain

 Une découverte prometteuse pour réduire les inégalités scolaires

Les inégalités scolaires liées au milieu socio-économique sont aujourd’hui bien connues. Ce que l’on sait moins, c’est à quel point ces écarts apparaissent très tôt, parfois dès la grande section de maternelle.

Une récente recherche française menée par l’équipe de Grégoire Borst (Université Paris Cité) avec  Mélanie Maximino Pinheiro, auprès de 172 enfants de 5 à 6 ans  (et 172 enfants dans un groupe contrôle) met en lumière  que l’enseignement explicite de stratégies métacognitives permet de réduire significativement l’écart de réussite entre enfants de milieux socio-économiques différents.

Les résultats sont particulièrement parlants : après plusieurs mois d’intervention, les enfants ayant bénéficié d’un enseignement métacognitif ont progressé davantage que leurs pairs du groupe témoin. Et plus remarquable encore, ce sont les enfants issus de milieux défavorisés qui en ont le plus bénéficié,  plusieurs mois encore  après la fin du programme.

Cette découverte transforme profondément notre regard sur les inégalités scolaires : on ne se situe plus uniquement face à une fatalité sociale, mais face à une compétence  ‘éducable’, accessible dès le plus jeune âge.

La métacognition : penser sa pensée dès la maternelle

La métacognition désigne notre capacité à réfléchir sur nos propres processus de pensée, à les réguler, à les ajuster. Elle est souvent résumée par des expressions telles que « penser sa pensée », « apprendre à apprendre », ou encore « cognition sur la cognition ».

Contrairement aux idées reçues, « enseigner » la métacognition aux jeunes enfants ne relève ni d’une abstraction excessive, ni d’une démarche complexe. Selon Grégoire Borst, cette approche peut être simple, progressive et naturelle, y compris en maternelle.

Dans cette étude, on commence par expliquer aux enfants le fonctionnement de leur cerveau :
la plasticité cérébrale, les neurones, les connexions qui se créent lorsqu’on apprend, lorsqu’on réfléchit, lorsqu’on s’entraîne.

Puis, progressivement, les enfants apprennent à :

  • planifier avant d’agir : de quoi ai-je besoin ? que vais-je faire ?
  • surveiller leur compréhension : est-ce que j’ai compris ? est-ce que cela fonctionne ?
  • ajuster leurs stratégies : que puis-je changer pour mieux réussir ?

Autrement dit, ils apprennent à diriger leur pensée, à devenir conscients de leurs processus mentaux et à les mobiliser intentionnellement.

Comment ces principes prennent-ils réellement vie dans une classe de maternelle ?

Quand la recherche rejoint le terrain : le rôle central du dialogue pédagogique

Ce que la recherche met aujourd’hui en évidence, le terrain l’observe et le vit, chez les enseignants formés en gestion mentale : c’est notamment par le dialogue pédagogique que les enfants accèdent à une « métacognition » consciente, qu’ils apprennent à diriger leur pensée et à anticiper leurs actions.

La recherche montre que la métacognition joue un rôle de médiateur entre le milieu socio-économique et la réussite scolaire. Le terrain, à travers les pratiques issues de la gestion mentale en maternelle, donne à voir concrètement comment le dialogue pédagogique, lui aussi, peut œuvrer dans le même sens.

Le dialogue pédagogique, tel que l’a ‘conceptualisé’ Antoine de La Garanderie, ne consiste pas à expliquer davantage ni à guider pas à pas. Il s’agit d’un accompagnement structuré, respectueux et fin, qui invite l’enfant à prendre conscience de ce qui se passe dans sa tête, à observer puis décrire ses évocations, ses processus cognitifs,  ses réussites.

Le dialogue pédagogique rend visibles les processus non-conscients. Il permet à l’enfant :

  • de prendre conscience de son fonctionnement mental,
  • d’ajuster ses processus,
  • d’anticiper ses actions,
  • et progressivement, de devenir acteur de ses apprentissages.

L’autonomie retrouvée : quand les enfants dirigent leur pensée

Charlène, enseignante en maternelle, témoigne d’une transformation frappante :

« J’ai montré la finalité d’un travail sans rien expliquer, en leur proposant de penser, de faire vivre dans la tête, d’anticiper leurs actions. Je leur ai dit : “Maintenant, vous allez réaliser ce que vous venez d’observer, et moi je ne vous donnerai plus les consignes.” Et c’est ce qu’ils ont fait. »

Cette autonomie nouvelle s’accompagne d’une concentration remarquable :

« Je n’ai pas vraiment vu de comportements de dispersion, parce qu’ils étaient trop concentrés sur le fait d’aller rechercher en eux. »

Ce que Charlène observe ici, c’est l’effet direct du dialogue pédagogique : les enfants ont évoqué , ils ont imaginé ce qu’ils allaient faire, ils ont anticipé leurs actions. Ils ne dépendent plus uniquement de la consigne extérieure : ils s’appuient sur leur pensée intérieure.

Évoquer pour anticiper : la métacognition en action au quotidien

Émilie, autre enseignante de maternelle, illustre cette démarche dans de nombreuses situations de classe.

Pour l’apprentissage des jours de la semaine, elle invite les enfants à réfléchir intérieurement :

« On va dans son cerveau. On pense à hier. Hier, on était là. Donc aujourd’hui, on est là. Quel jour sommes-nous ? »

Les enfants trouvent seuls :

« C’est mardi ! »

Puis, un autre jour, ils raisonnent plus loin :

« Mercredi, on n’est pas à l’école, donc aujourd’hui on est jeudi. »

En deux séances (en exploitant le principe de « perception dissociée*), le support visuel, tremplin pour faire vivre mentalement, devient inutile. Les enfants ont intégré le repérage temporel et peuvent anticiper, aller rechercher dans leur tête l’information.

Lors de la mise en place des ateliers, Émilie procède de la même manière :

« Je n’installe rien. J’explique ce que je vais mettre,  je leur propose : d’imaginer, de penser ce qui va être posé là ou là .

Les enfants savent exactement où aller et quoi faire. Et lorsqu’elle oublie cette étape : « La concentration n’est plus la même, la mise au travail est beaucoup moins efficace. »

Ces anticipations en évocation, soutenues par le dialogue pédagogique, structurent profondément la mobilisation cognitive des enfants.

Quand la métacognition s’installe dans la durée : le témoignage de Valérie

Valérie, enseignante en maternelle, partage un regard particulièrement éclairant sur l’évolution de sa pratique après plus de deux années d’intégration du dialogue pédagogique  dans sa classe.

« Ma façon d’enseigner a profondément changé. Je suis beaucoup plus posée. Je fais davantage confiance aux enfants dans leur manière d’apprendre. Je prends plus le temps, et ce temps change tout. »

Par de petites touches quotidiennes de dialogue pédagogique, elle accompagne les enfants dans l’introspection :

« Les enfants disent maintenant : “Madame, dans ma petite tête, il y a…” Ils prennent conscience qu’il se passe quelque chose dans leur tête, qu’ils peuvent aller y chercher des informations, les transformer, les utiliser. »

Un jour, alors qu’elle leur propose d’anticiper une sortie prévue plusieurs jours plus tard, une petite fille explique :

« Il reste trois dodos,  j’ai vu dans ma tête Tchoupi sauter d’un panier à l’autre. »

Valérie raconte :

« Je me suis dit que tout le travail entamé depuis la rentrée commençait à porter ses fruits. Et cela a déclenché une dynamique dans la classe : les enfants ont compris que chacun pouvait penser différemment, et que cette diversité était une richesse. »

Ce témoignage illustre combien le dialogue pédagogique, lorsqu’il est installé avec régularité, permet aux enfants d’accéder très tôt à une « métacognition » consciente, favorisant à la fois la structuration cognitive, la confiance en soi et la richesse du collectif.

Métacognition et gestion mentale : similitude des processus, singularité des chemins

La démarche en gestion mentale apporte une lecture complémentaire aux résultats de la recherche.

Là où la métacognition met en évidence des procédures universelles, planifier, surveiller, ajuster, la démarche en gestion mentale, et plus particulièrement le dialogue pédagogique, s’intéresse aussi aux chemins singuliers par lesquels chaque enfant donne sens à ce qu’il apprend.

Dans la classe, ces échanges s’appuient sur la richesse du groupe, qui devient un véritable levier de prise de conscience : les enfants découvrent que l’on peut penser différemment, emprunter d’autres chemins, ajuster ses stratégies.

Comme le formule très justement une enseignante de maternelle  :

« Cela montre la tolérance, l’acceptation des différences. Le copain ou la copine à côté ne fonctionne pas de la même façon que moi, et c’est une richesse. »

Cette confrontation bienveillante des manières de penser ouvre à la tolérance, à la reconnaissance de la diversité cognitive, et favorise progressivement une auto-évaluation plus fine, qui permet à chacun d’envisager d’autres possibles, d’oser faire autrement la fois suivante..

Une enseignante témoigne :

« Dans le dialogue pédagogique en groupe, le partage des processus devient un puissant levier d’apprentissage.
La description de l’évocation d’un enfant peut en aider d’autres à prendre conscience de leur propre fonctionnement, à réajuster leurs stratégies et à anticiper mentalement les différentes étapes de l’activité. »

Ces échanges favorisent ainsi :

  • une auto-évaluation progressive,

  • un enrichissement mutuel grâce à la richesse du groupe,

  • et un véritable contrôle en cours d’activité mentale, permettant aux élèves d’ajuster leur pensée pendant l’action.

Par le dialogue pédagogique, l’enfant apprend non seulement à explorer ses propres modes d’évocation, mais il découvre comment il pense, comment il est attentif, comment il comprend et non pas seulement ce qu’il doit faire.

L’introspection : fondement commun entre métacognition et gestion mentale

L’introspection constitue le socle commun entre métacognition et gestion mentale. Toutes deux reposent sur cette capacité humaine fondamentale à faire retour sur ses propres processus mentaux.

Comme le rappelle Stanislas Dehaene :

« Dans la proximité de la tâche, les gens disent la vérité. Ils disent vraiment ce qui s’est passé. » Collège de france 2011

Même très jeunes, les enfants sont capables de cette introspection lorsqu’ils sont accompagnés avec finesse.

Ainsi, ce petit qui dit :

« La deuxième fois, tu as dit tout bleu, alors j’ai changé dans ma tête le visage »

il exprime avec une grande justesse ce mouvement intérieur : il évoque, il ajuste, il transforme ses évocations.  Il apprend en conscience.

La spirale de la réussite : quand cognition, confiance et estime de soi se nourrissent

Les témoignages du terrain révèlent un autre effet fondamental : l’impact sur l’estime de soi et la confiance.

« Il n’y a pas de mauvaise réponse. C’est la porte ouverte à “pour une fois, même si j’ai un peu peur de parler en groupe, je peux prendre la parole.” »

Émilie parle d’une véritable spirale de la réussite :

« Les enfants réussissent, ils sont dans la fierté. Le lendemain, on sait qu’on a réussi, on s’en souvient. Du coup, on y retourne avec joie, avec entrain et sérénité. »

La réussite nourrit la confiance.
La confiance nourrit l’engagement.

Peu à peu, l’enfant entre dans un cercle vertueux d’apprentissage, puissant levier contre les inégalités.

Vers une pédagogie de la reconnaissance

La convergence entre recherche scientifique et pratiques de terrain dessine les contours d’une pédagogie profondément renouvelée, qui :

  • reconnaît l’intelligence de chaque enfant,
  • respecte la singularité des chemins cognitifs,
  • responsabilise les élèves dans leurs apprentissages,
  • révèle des potentialités souvent insoupçonnées.

Comme le résume une enseignante :

« C’est dans l’être, pas seulement dans le faire. On agit, mais sans ce “il faut faire comme ci, il faut faire comme ça”. »

Ce glissement vers l’être apprenant rejoint le cœur même de la gestion mentale : écouter, reconnaître, valoriser ce qui se vit intérieurement chez chaque enfant.

Conclusion : quand la recherche éclaire le terrain, et que le terrain donne chair à la recherche

La recherche sous la supervision de G. Borst met en évidence que la métacognition constitue un levier majeur pour réduire les inégalités scolaires. Ses résultats peuvent éclairer et enrichir des pratiques pédagogiques déjà à l’œuvre sur le terrain, notamment à travers le dialogue pédagogique, qui permet aux enfants de prendre conscience de leur pensée, de la diriger et d’anticiper leurs actions pour donner sens à ce qu’ils font.

C’est dans cette articulation féconde entre recherche et terrain que se joue, sans doute, une part essentielle de l’avenir de l’école.

L’enjeu est désormais de former les enseignants et les professionnels de l’accompagnement souligne Grégoire Borst.

Lorsque l’enfant découvre qu’il peut penser, anticiper, comprendre et ajuster par lui-même, quelque chose bascule : il ne subit plus les apprentissages, il y entre. Et ce mouvement-là change profondément son rapport à l’école, à lui-même et aux autres.

Peut-être est-ce ainsi, pas à pas, dès la maternelle, que se tisse une école plus juste, plus consciente, plus humaine.

Anne-Françoise Bouillet

 

 


sources 

https://osf.io/4nbwy?view_only=fec086c7c892498188b268b829b012f6

https://boldscience.org/how-metacognition-can-bridge-the-attainment-gap/

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